 LES LAMES BRISEES

 

 

 

Le lendemain, au point du jour j’arrivais à la porte des poissons. J’avais pris soin de m’y présenter par l’extérieur des murailles de la ville, sachant que les portes n’en seraient pas encore ouvertes et que le rabbi devrait donc patienter avec l’habituelle petite foule des maraîchers et autres ravitailleurs de la capitale.

 

 

Ce matin là, une bagarre avait éclaté entre deux hommes. Armés de larges coutelas, ils cherchaient manifestement à s’étriper. Les sentinelles romaines laissaient faire et contemplaient le spectacle d’un regard méprisant. Un paysan m’expliqua que le prétexte de la bataille était une affaire de salades volées sur le bourricot de l’un par l’âne de l’autre, que ce genre de problême était inévitable et se produisait quasiment chaque matin, que tout le monde s’en amusait et qu’en conséquence une haine cachée était la véritable raison de ce combat à mort

Un troisième homme s’interposait avec courage et adresse, déviant les dangereux moulinets des lames avec son manteau enroulé autour de son avant bras droit. Le vêtement n’était plus récupérable. Cet homme exortait les furieux au pardon mutuel. Je reconnus le rabbi de Nazareth. Il m’avait affirmé être un doux. Je constatais là qu’il ne manquait pas de courage physique et qu’il était le seul de cette foule, pourtant bien pourvue de costauds, à vouloir empêcher ces deux imbéciles de commettre un crime.

- Arrétez ! Au nom de Dieu !

- Non ! Je veux en finir une bonne fois pour toutes avec ce chien maudit.

- Je te crèverai la panse, ordure...

- Une dernière fois, je vous commande d’arrêter !

- Eloigne-toi ! Va ton chemin, chien de Nazaréen !

Profitant des quelques secondes de répit ménagées par cet échange d’invectives, se redressant de toute sa haute taille par laquelle il dominait la foule d’une bonne tête, il tendit alors une main ouverte vers chaque combattant. Son visage  et surtout son regard prirent un aspect de commandement et de grande paix. Cependant il ne dit rien. A l’instant les lames des deux coutelas volèrent en éclat comme du cristal qui se brise. Les deux furieux subitement calmés par la contemplation de la seule poignée qui leur restait dans les mains prirent des têtes d’ahuris.

 

 

Le silence s’était brutalement fait sur la foule. Un des soldats romains, responsable du poste de garde, vint calmement, en professionnel, examiner les débris des lames, en frottant plusieurs sur le métal de son armure et s’assurant ainsi de la solidité initiale de ces armes détruites. Des murmures en commentaires passaient sur la foule.

Interpellant les deux protagonistes, mais manifestement aussi la foule des témoins, le Rabbi questionna avec sévérité :

- Et maintenant ? Où est votre force ? Sur quoi basez-vous votre droit ? Sur ces morceaux de ferrailles dans la poussière ?  Le péché de votre colère vous privait de toute bénédiction divine, donc de toute force. Malheureux ceux qui se basent sur des moyens humains pour vaincre par la violence. C’est la sainteté qui donne la victoire sur la terre et au-delà. Car Dieu est avec les justes.

Ecoutez tous ! Et vous aussi soldats de Rome car la parole de Dieu s’adresse aussi aux gentils.

Dieu est bon. Il veut la bienveillance entre tous ses enfants. Le second commandement du Seigneur est celui de l’amour du prochain. Aimez : Je ne vous dis pas autre chose. La paix éternelle est promise aux justes et le Messie les conduira tous en son Royaume. Venez sur le chemin de la Vérité. Suivez la voix de Dieu. Aimez-vous, soyez honnêtes, continents, humbles et justes. Allez et méditez.

 

 

Le miracle et ce discours étaient significatifs.  Tout ceci confirmait la justesse de mon engagement auprès de ce rabbi. Plusieurs auditeurs entendirent n’en point rester là :

- Qui es-tu, toi qui brises les épées par ta seule volonté et qui dis pareilles paroles ? Seul le Messie peut faire semblables choses. Le serais-tu ?

- Je le suis.

- Alors c’est toi qui guéris en Galilée et y annonce le Royaume de Dieu !

- C’est moi.

- Ma vieille mère se meurt... Sauve-la !

- Regarde-moi, Maître... La maladie ruine mes forces et j’ai des enfants à nourrir... Guéris-moi !

- Rentre chez toi. Ce soir, ta vieille mère te servira le repas. Et toi : sois guéri. Je le veux.

La foule hurlait de joie :

- Ton nom... Ton nom...

- Jésus de Nazareth.

- Jésus... Jésus... Hosanna ! Hosanna...

 

 

J’ai alors manifesté ma présence :

- Bonjour, Maître. Tu m’as devancé. Tout Israël t’aime, tu le vois bien. Il est juste que tu restes en Judée. Pourquoi t’en aller ?

- Je ne me dérobe pas, Judas. Je veux rassembler toutes les brebis d’Israël. 

- C’est pourquoi j’ai désiré devenir ton disciple. Je suis juif et je sais comment prendre mes concitoyens. Tu resteras donc à Jérusalem ?

- Très peu de jours. Pour attendre un disciple, juif lui aussi. Ensuite, je marcherai à travers la Judée.

 

 

Je fus désappointé par cette révélation. Je ne serais donc pas le seul juif dans son entourage. Voilà qui allait compliquer mon action. La pensée me vint qu’il s’agissait peut-être de Didyme... Un concurrent facile, je m’en ferais aisément  un allié...

- Je t’accompagnerai. Accepterais-tu d’être reçu chez moi, à Kériot ?

- J’y viendrai.

La perspective de présenter aux notables de ma ville le Messie en personne me remplit de joie. Voilà qui me placerait, chez moi, à la place qui me revenait. Ce dont je percevais bien qu’ils n’étaient pas tous convaincus.

 

 

Il me questionna alors sur Jean Baptiste. J’appris à cette occasion qu’il le connaissait, qu’il identifiait en lui le précurseur annoncé par le prophète, et qu’il le tenait pour un très grand saint.

- Jean est très sévère !

- Pas plus pour les autres que pour lui.

- C’est vrai. Cependant, il est difficile de le suivre dans sa pénitence. Toi, tu es bon. Il est facile de t’aimer.

- Pourtant on le hait pour sa sévérité et on me haïra pour ma bonté. L’une et l’autre annoncent Dieu, et Dieu est haï par les méchants. Il me précède dans la prédication et me précèdera dans la mort. Malheur aux assassins de la pénitence et de la bonté.

- Pourquoi ces sinistres pressentiments. Tu vois bien que la foule t’aime !

- Il en sera ainsi. Les humbles m’aiment, mais il n’y a pas que des humbles dans la foule. Et mon pressentiment n’est pas sinistre. C’est la vision tranquille de l’avenir et l’adhésion à la volonté du Père. Il m’a envoyé pour cela. Je suis venu pour cela. Nous voici au Temple, Judas. J’entre pour y prier et enseigner. Reste avec moi, si tu le veux.

 

 

Evidemment, je suis resté. Me montrer au Temple avec pareille étoile ascendante était tout à fait conforme à mes objectifs.

- Amène-moi le magistrat responsable. Je veux me faire connaître de lui et que nul ne puisse dire que j’ai manqué aux coutumes et au respect dû au temple.

- Tu es bien au-dessus de tout cela ! Nul plus que toi n’a le droit de parler au temple !

J’épousais là une des trois formes de tentation dont il fut l’objet et qu’il me révéla plus tard, comme aux autres. L’aurais-je évitée si je l’avais connue ? D’où je suis maintenant, je vois clairement que non.

- Je le sais. Toi aussi, mais pas eux.

- L’autre jour, tu n’as demandé aucune autorisation pour chasser tous les marchands

- J’étais brûlé par le zèle de la maison de Dieu profanée par trop de choses et surtout pas le manque d’amour. J’étais l’héritier agissant dans sa majesté. Aujourd’hui je suis le Maître qui enseigne. Mais, dis-moi Judas, le disciple est-il au-dessus du Maître ?

- Certes non.

- Qui es-tu, et qui suis-je ?

- Toi le Maître et moi le disciple.

- En ce cas, pourquoi prétendre me faire la leçon. Va, et obéis. Moi j’obéis à mon Père, toi obéis à ton Maître. Un fils de Dieu doit obéir au Père sans discuter, sachant qu’il ne peut que donner des ordres saints. Le bon disciple obéit de même sachant que son Maître ne peut lui donner que des ordres justes.

- Pardon, Maître. J’y vais.

- Je te pardonne. Mais pour l’avenir souviens-toi de ce que je t’ai demandé.

- D’obéir ? Oui.

- Pas seulement. Mais aussi que j’aurai été humble et respectueux à l’égard du Temple et des castes dominantes. Va.

 

 

Il me regardait alors d’un regard étrange. Je n’ai pas osé insister après le rappel à l’ordre dont je venais de faire les frais. Je mesure maintenant toute ma naïveté. J’étais centré sur moi-même, mes ambitions, mes modes de pensée et mon habitude d’instrumentaliser les autres. J’étais, intellectuellement, sincère dans ma reconnaissance du Messie en lui. J’avais, intellectuellement toujours, conscience de sa nature divine, sans en mesurer toute la signification. Comme il était homme également, il me fallait me comporter avec lui comme avec tous les autres hommes, cherchant chez eux une admiration qui m’était aussi nécessaire que l’oxygène que vous respirez. Je perçois cela maintenant, de ce côté-ci. Ma radicale dépendance existentielle, de lui précisément, m’effleurait à peine. Quand elle surgissait du tréfonds de moi-même, je la refoulais au plus vite. Vous verrez qu’il m’arriva d’être submergé par cette émergence lumineuse intérieure. Cette sorte de tempêtes faisaient suite, le plus souvent, aux débordements de sa miséricorde à mon égard, et un autre moi-même se manifestait alors qui me surprenait, me libérait temporairement, sur une courte durée. Très vite, il me semblait invivable d’être comme un étranger avec mon moi et je regagnais mon personnage, celui dont j’étais persuadé qu’il était injustement méconnu par mes contemporains.

 

 

Lui qui par nature savait tout, ne pouvait pas manquer de reconnaître mes hautes potentialités. Je fus donc toujours sincère dans mes tentatives de fidélité à son  égard. Paradoxalement jusqu’à ce qui est perçu comme mon crime historique.

 

 

Il me semble que le problème est bien centré là : Reconnaître ou ne pas reconnaître notre radicale et totale dépendance, du Christ précisément. Comment peut-il se faire, pour chacun d’entre-nous, que nous restions à ce point illogiques dans nos agissements, même quand cette dépendance nous investit et nous porte à des actions dont la qualité révèle qu’elle nous sont totalement étrangères. Il s’agit bien des conséquences d’une formidable naïveté cachée pour les plus petits d’entre nous. Mais de l’incessante résurgence de notre orgueil pour ceux qui se croient grands. Pour la grande foule, c’est un étrange et mouvant mélange des deux.

 

 

Connaissant parfaitement les lieux et leur organisation interne, je revins bien vite avec le responsable du jour :

- Maître, voici le magistrat.

- La paix soit avec toi. Je demande la permission d’enseigner en Israël comme rabbi.

- L’es-tu ?

- Je le suis.

- Qui fut ton maître ?

- L’Esprit de Dieu. Il parle avec sagesse et éclaire tous les textes sacrés.

- Tu serais donc plus que notre grand Hillel. Comment se prétendre formé si personne ne nous forme ?

- Le pastoureau David devint un roi sage et puissant par la seule volonté du Seigneur.

- Ton nom ?

- Jésus de Nazareth, de Joseph de Jacob dans la descendance de David, et de Marie de Joachim, lui aussi de la race de David, son épouse Anne l’étant d’Aaron. Marie ma mère, est la vierge dont le mariage fut célébré au temple selon la loi d’Israël, par le Grand Prêtre lui-même.

- Qui me prouve tout cela ?

- Il te suffira d’interroger les anciens serviteurs du temple, surtout ceux qui furent contemporains de mon parent Zacharie, prêtre de la classe d’Abia.

- Je te fais confiance. Cependant, qui me prouve que tu es capable d’enseigner ?

- Ecoute mon enseignement. Tu jugeras toi-même.

- Je te donne l’autorisation. Mais tu es Nazaréen, m’as-tu dit ?

- Je suis né à Bethléem de Juda à l’époque du recensement de César. Tu sais que les descendants de David ont dû s’exiler et se disperser. Mais la race est de Juda.

- Les pharisiens et toute la Judée n’apprécient guère la Galilée et les Galiléens...

- Je sais. Mais rassure-toi, je suis né à Bethléem Ephata berceau de ma race, et si je vis à Nazareth, c’est uniquement pour que s’accomplisse ce qui a été annoncé.

 

 

Il ne pouvait pas être plus précis dans l’évocation de son messianisme, sauf à l’annoncer en clair. Je m’étonnais de cette discrétion :

- Pourquoi ne lui as-tu pas dit que tu es le Messie ?

- Je le lui ai dit, et mes paroles le lui confirmeront.

 

 

Choisissant un emplacement sous les portiques de la grande cour, il commença son enseignement au profit d’un petit groupe qui avait suivi avec intérêt son entretien avec le magistrat. Il y avait là également quelques personnes qui avaient reconnu l’auteur du miracle du matin. L’auditoire grossit rapidement car ce miracle n’était pas le premier, son nom était déjà connu sans encore être célèbre. Il parla de Jean Baptiste et de son rôle de précurseur, faisant référence à ses paroles de feu connues de tous car largement colportées, y associant les oracles d’Isaïe. Inévitablement des questions surgirent sur la présence du Messie parmi nous. Tout en affirmant cette présence, Il ne se désigna pas comme tel. Il l’avait pourtant fait le matin même ! Je pensais devoir réparer cette incertitude en parcourant la foule des auditeurs :

- Le Messie, c’est lui. J’en témoigne. Je suis son premier disciple...

Mais voici qu’effrayés, mes interlocuteurs fuyaient, pour revenir ensuite, attirés par la douceur de ses propos.

- Demandez-lui quelques miracles…Il est puissant... Il guérit... Il lit dans les coeurs et répond à toute question...

- Je n’ose pas... Demande pour moi. Mon oeil droit est aveugle et le gauche le sera bientôt...

J’entraînais cet homme .

- Maître !

- Oui, Judas ?

- Cet homme est presque aveugle. Je lui ai dit que tu peux le guérir.

- Je le peux pour ceux qui ont la foi. As-tu la foi, homme ?

- Je crois dans le Dieu d’Israël. Je viens à Jérusalem pour me jeter dans la piscine de Bethsaïde, mais il y a toujours quelqu’un de plus rapide que moi quand l’ange du Seigneur agite l’eau...

- Peux-tu croire en moi ?

- Je crois en l’ange de Dieu. Pourquoi ne pas croire en toi dont le disciple affirme que tu es le Messie.

Il  a  souri  à  cette logique toute simple mais solide. Se mouillant un doigt avec de la salive, il en enduit l’oeil aveugle :

- Que vois-tu ?

- Je vois...! Et l’autre, tu ne le guéris pas ?

Après un nouveau sourire, Il refit les mêmes gestes :

- Et maintenant ?

- Dieu du ciel...! J’y vois comme quand j’étais gosse ! Sois béni pour l’éternité !

Pleurant de bonheur, cet homme se jeta à ses pieds.

- Va, et sois bon maintenant en reconnaissance pour Dieu.

Une bonne chaleur me dilatait le coeur. J’avais conscience d’avoir participé au bonheur de cet homme. Je me réjouissais aussi d’avoir contribué à accroître la notoriété du rabbi, et de le voir heureux de la joie donnée. J’inaugurais ainsi mon rôle de disciple actif.

 

 

Un lévite, perdu dans le groupe des auditeurs, avait assisté au miracle :

- Par quel pouvoir fais-tu ces choses ?

- Je te le dirai si tu réponds à ma question. Qui es le plus grand du prophète qui annonce le Messie ou du Messie lui-même ?

- Quelle question ! Le Messie bien sûr. Il est le Rédempteur promis pas Dieu.

- En ce cas, par quel pouvoir les prophètes ont-ils opéré des miracles ?

- Par le pouvoir que Dieu leur donnait pour prouver aux foules que Dieu était avec eux.

- C’est pas ce même pouvoir que j’agis. Dieu est avec moi et je suis avec lui. Je prouve ainsi que le Messie peut bien, à plus forte raison et en plus large mesure, accomplir ce que les prophètes faisaient.

 

 

Ce lévite s’en est allé tout pensif.

Je restais cependant étonné de Le voir si discret sur sa vraie nature, mais instruit par cette première collaboration heureuse, je mis cette réserve sur la prudence excessive d’un campagnard peu au fait des usages dans les sphères du pouvoir. Ces sphères-là, je les connaissais bien. Je me promis d’accentuer mon action dans ce sens. Hélas…!

 

 

J’allais ensuite prier avec Lui au plus près du Saint des Saints et Lui manifestai mon souhait de rester auprès de Lui.

- Non Judas. La nuit, je suis en prière avec le Père. Cette oraison et méditation solitaires sont plus nécessaires à mon esprit que la nourriture matérielle. Qui veux vivre par l’Esprit, doit  lui donner tous ses soins et pour ainsi dire presque tuer sa chair. C’est vrai pour tous ceux qui veulent appartenir à Dieu. Pour toi aussi, Judas.

- Mais nous appartenons à la terre, Maître. Comment délaisser la chair à ce point ? Elle  est  aussi un don de Dieu qui nous dit : « Tu ne tueras point » !

- Les âmes simples élèvent spontanément leur regard vers le surnaturel et s’envolent avec Nous  dans les domaines de l’Esprit. Ton esprit a été compliqué par ta formation et surtout l’ambiance dans laquelle tu l’as reçue. Ses subtilités et ses principes t’ont souillé. Salomon qui ne manquait pas de sagesse affirmait : « Vanité des vanités, tout est vanité. Craindre Dieu et observer ses commandements, c’est tout l’homme ». Aussi faut-il ne prendre de la terre que ce qui nourrit et pas ce qui empoisonne. Ce qui est nuisible provoque en nous des réactions néfastes et il faut y renoncer, même quand ces choses flattent notre goût ou nos sens. Le pain ordinaire et l’eau de source valent mieux que les plats compliqués d’une table royale.

- Que dois-je éviter, Maître ?

- Tout ce qui te trouble car Dieu est la paix. Si tu veux te mettre en route vers Dieu, désencombres-toi de tout ce qui n’est pas la paix et provoque le trouble en toi. C’est très difficile à discerner, mais je suis là pour aider tout être humain à se refaire intérieurement, comme en une seconde création, une autogénération qui soit conforme au désir initial du Père. Quant à tuer, le prochain, ou soi-même par le suicide, c’est un meurtre. La vie est un don de Dieu et lui seul a pouvoir de l’enlever. Qui se tue avoue son orgueil, et l’orgueil est haï de Dieu.

- De l’orgueil ? Plutôt du désespoir il me semble !

- Mais qu’est-ce que le désespoir, sinon de l’orgueil. Réfléchis plus loin, Judas. Quelles sont les sources du désespoir ?

- ...

- Ce sont les malheurs qui s’acharnent et dont on ne peut venir à bout par nos seuls moyens. Ce sont nos fautes qui nous incitent à nous juger impardonnable et à douter du pardon de Dieu. Cette prétention de ne vouloir compter que sur nous-même, de ne pas oser dire au Père : « Je n’en peux plus, mais Toi, tu peux tout », n’est-elle pas fondamentalement de l’orgueil ? Et l’absence de pardon, vers soi comme vers le prochain, n’est-elle pas de l’orgueil ? Judas, tout, absolument tout sera pardonné par le Père. Il suffit d’implorer le pardon d’un coeur sincère, contrit, humble et désireux de résurrection vers le bien.

- Mais certains crimes sont rigoureusement impardonnables...

- C’est toi qui le dis, et ce ne sera vrai que pour celui qui l’aura voulu. En vérité, Judas, je t’affirme que même le crime des crimes serait pardonné si le coupable accourait aux pieds du Père en s’offrant pour expier, sans désespoir. Il est certain que le Père lui donnerait le moyen de sauver son âme.

 

 

Chemin faisant à son côté, vers la colline aux oliviers, je méditais ses affirmations qui me paraissaient tellement déroutantes en regard des prescriptions raides et formalistes de la loi, du moins telles qu’elles me furent enseignées. Je n’avais fait aucun rapprochement avec mon évolution spirituelle possible ni avec son aboutissement terrestre tel que vous et moi le connaissons maintenant. 

Son insistance sur ces thèmes en ces jours aurait certainement dû m’alerter. J’étais pourtant, lors de ces entretiens dans des dispositions d’écoute réellement ouvertes. La force de son affection avait bouleversé mes certitudes. Je désirais véritablement devenir son disciple, donc adopter sa pensée et sa vie mais sans abandonner mes ambitions car je restais persuadé que dans notre intérêt commun, elles restaient judicieuses.

 

 

- Ces explications te suffisent-elles ? N’hésite pas à me questionner. Je suis ici pour être le Maître de l’enseignement.

- J’ai compris et ça me suffit. Mais comment le mettre en pratique... Tu le peux, toi qui est saint. Moi je ne suis qu’un homme, jeune et plein de vie... C’est très difficile.

- C’est pour les hommes que je suis venu, Judas. Pas pour les anges. Le Père m’a envoyé pour refaire des anges avec les hommes. Et ils le peuvent s’ils le veulent véritablement. Je ne suis pas un de ces phraseurs qui prêchent des doctrines impossibles. J’ai pris une vraie chair d’homme pour bien participer à l’expérience d’une nature charnelle, ses passions et ses tentations.

- Et ses péchés ?

- Ne sont pécheurs que ceux qui veulent l’être.

- Tu n’as jamais péché ?

- Je n’ai jamais consenti au péché. Non parce que je suis le Fils du Père, mais pour bien démontrer que le Fils de l’homme, comme tout homme, s’il le veut, peut ne pas pécher.

- Et tu n’as jamais été tenté ?

- Judas...! J’ai trente ans. Je n’ai pas vécu dans une caverne ni sur une montagne, mais bien parmi les hommes. Et même si j’avais vécu dans l’endroit le plus solitaire qui soit, les tentations seraient venues. Nous portons tous le bien et le mal en nous. Dieu souffle sa grâce sur le bien et Satan attise tous les attraits du mal. Ce sont précisément la prière et la volonté attentive qui font triompher la grâce.

- Si tu n’as jamais péché, comment peux-tu juger les pécheurs ?

- Je suis homme et je suis le Fils de Dieu. Ce que je pourrais ignorer comme homme et en mal juger, je le connais et en juge comme fils de Dieu. Mais dis-moi, Judas, imagine un affamé. Souffre-t-il plus en disant : « Je me mets à table » ou en constatant : « Il n’y a pas de nourriture pour moi »

- Il souffre plus de savoir qu’il n’y a rien pour lui. Se savoir privé de nourriture lui amène la saveur des mets dans la bouche et elles lui tordent l’estomac de désir.

- C’est ça. La tentation nous mord comme ce désir. Satan sait le rendre plus aigu, plus précis, plus séduisant que son assouvissement et il y crée des accoutumances.

- Et tu n’as jamais cédé ?

- Non, Jamais.

- Comment as-tu fait ?

- J’ai dit : « Mon Père, ne m’induit pas en tentation ».

- Comment ! Toi, le Messie qui opère des miracles tu as demandé l’aide de ton Père ?

- Non seulement l’aide, Judas, mais aussi et surtout de ne pas m’induire en tentation. Crois-tu donc que moi le Fils, je puisse me passer de mon Père ? Que non ! En vérité, le Père accorde tout au Fils, et le Fils reçoit tout du Père. Et tout ce qu’on demandera en mon nom au Père sera accordé. Mais nous voici arrivés et la nuit arrive au Gethsémani. Va chez toi. Nous nous retrouverons demain. Adieu... La paix soit avec toi.

- Et avec toi. Mais, dis-moi, Maître, pourquoi résides-tu en un lieu si humble. Ne connais-tu personne qui ait en ville une belle maison ? Si tu veux, je peux te conduire chez des amis qui te donneront l’hospitalité en une demeure plus digne de toi.

- Tu le crois ? Moi pas. Le digne et l’indigne ne se trouvent pas dans les classes sociales. Le malicieusement indigne se trouve plus souvent chez les grands. Il n’est ni nécessaire ni utile d’être puissant pour être bon ou pour dissimuler ce qui est péché aux yeux de Dieu. Mon signe retournera tout. Le grand ne sera pas le puissant mais celui qui est humble et saint.

- Mais pour être respecté, pour s’imposer...

- Hérode est respecté...? César est respecté...? Non. On les subit, et souvent on les maudit. Crois-moi, Judas, je saurai m’imposer beaucoup plus par la modestie qu’en épousant leurs airs de grandeur.

- Si tu méprises les puissants, tu t’en feras des ennemis. Je songeais à parler de toi dans les hautes sphères...

- Je ne méprise et ne mépriserai personne. J’irai vers les pauvres comme vers les riches, vers les esclaves comme vers les rois, vers les purs comme vers les pécheurs, mais je donnerai toujours la préférence aux humbles. Les grands ont déjà tellement de joies. Dans l’indifférence des puissants, les pauvres n’ont que la droiture de leur conscience et l’amour de leurs enfants comme réconfort. Je serai toujours avec les pauvres, les affligés et les pécheurs. Mais je te remercie de ton obligeance, Judas.