Ce qu’il reste de CAPHARNAUM : les ruines de la synagogue du 3e siècle, construite sur le soubassement de celle du temps de Jésus. Le paysage, lui, n’a pas changé. Il est toujours aussi beau…

 

 

LA SAINTE PATRONNE DES BELLES MERES

 

 

(Samedi 1er Mai 27)

 

- Maître, j’aimerais t’accueillir dans ma maison. Je n’ai pas osé te le demander la semaine dernière, mais aujourd’hui... je voudrais que tu viennes !

- A Bethsaïda, Pierre ?

- Non, ici, dans la maison natale de ma femme.

- Et pourquoi ce désir soudain ?

Pierre est embarrassé :

-... Beaucoup de raisons, Maître. En outre, on vient de m’avertir que ma belle-mère est malade. Si tu la guérissais, peut-être que...

- Achève...

- Si tu l’approches, sûrement qu’elle s’adoucira à ton contact...

- Tu espères que sa rancune tombera ?

Gros soupir de Pierre :

- Rancune... peut-être, mais toute la région parle de toi. Les avis sont très partagés et elle... Viens la voir. Tu comprendras.

Encore un gros soupir. Jésus sourit.

- Eh bien, allons-y. Préviens ceux qui attendent que ce soir, je parlerai de ta maison.

 

  

(Luc 4-38) Partant de la synagogue, il entra dans la maison de Simon. La belle-mère de Simon était en proie à une forte fièvre, et ils le prièrent à son sujet.

 

 

A Capharnaüm, la maison de Pierre est située quasiment les pieds dans l’eau du lac. Une simple bande de grève l’en sépare et il est évident que les jours de gros temps, les murs doivent être arrosés. La maison très basse et large peut accueillir beaucoup de monde.Œ

- Entre, Maître...

Dans la grande salle commune, à la fois cuisine, séjour et atelier de rafistolage des paniers et filets de pêche, les belles-sœurs de Pierre sont au travail. Elles le saluent amicalement et, intimidées, saluent gauchement « le nouveau rabbi » dont tout le monde parle. Les regards sont baissés, mais mine de rien, Jésus est soigneusement observé.

- La paix soit à cette maison. Comment va votre malade ?

C’est la plus âgée des trois femmes qui répond :

- Elle a de la fièvre, une très forte fièvre. Le médecin est venu. Il dit qu’elle est trop vieille pour guérir. Le cœur est touché et à son âge dit-il, on ne s’en remet pas. Elle ne mange plus. Vois, Simon, je lui prépare pourtant sa soupe préférée, avec les meilleures pièces de la pêche de nos maris, mais elle n’en prendra pas. Elle s’agite, elle se lamente, elle crie, elle pleure, elle maugrée...

- Soyez patiente, comme avec un enfant. Dieu vous le rendra. Conduisez-moi vers elle.

- Rabbi... Elle ne voudra pas te recevoir. Je n’ose même pas aller t’annoncer.

Décidément, cette belle-mère est la terreur locale.

 

 

Sans perdre ni son calme ni un léger sourire, Jésus se tourne vers Pierre :

- Tu es le plus âgé des gendres m’as-tu dit. C’est donc à toi de prendre l’initiative.

La grimace de Pierre exprime clairement son manque d’enthousiasme, mais, courageusement, il ouvre la porte de la pièce attenante. On l’entend discuter quelques instants, puis il passe une tête ébahie vers la grande salle en disant :

- Viens, Maître, fais vite... Puis, tout bas au moment où Jésus passe à côté de lui... avant qu’elle change d’idée !

- La paix soit avec toi, lance Jésus dès le seuil de la porte en entrant dans la pièce sans attendre une invitation qui ne viendra manifestement pas.

 

 

Une très vieille femme, maigre, ratatinée, respirant avec difficulté et enflammée de fièvre est couchée là. Jésus se penche sur le lit et lui sourit :

- Tu as mal ?

- Je meurs !

- Non, tu ne vas pas mourir. Crois-tu que je puisse te guérir ?

- Et pourquoi le ferais-tu ? Tu ne me connais pas.

- Simon me l’a demandé. Et je voudrais donner à ton âme le temps de voir et d’aimer la Lumière.

- Comment Simon a-t-il pu penser à moi. Il ferait mieux de...

- Il est meilleur que tu ne crois. Je le connais et je le sais. Je serais heureux de l’exaucer.

- Alors vraiment, tu me guéris ? Je ne meurs plus ?

- Non, femme, pour l’instant, tu ne mourras pas. Peux-tu croire en moi ?

- Je crois... je crois. Il me suffit de ne pas mourir !

Le ton est totalement désinvolte, seul le souci d’échapper à la mort lui importe. Mais Jésus sourit. Il prend en sa main jeune et vigoureuse la main noueuse et flétrie de la vieille. Ce geste provoque un cri de souffrance. Jésus se redresse et prend l’attitude noble et puissante qui est la sienne quand il commande le miracle :

- Sois guérie. Je le veux ! Lève-toi !

 

 

Un bref temps de silence. Puis la vieille se met à crier :

- Dieu  des pères ! Je  n’ai  plus rien ! Je suis guérie. Venez, venez, regardez ! Je remue, je ne sens plus de douleurs. Je n’ai plus de fièvre. Je suis toute fraîche et mon cœur ne cogne plus comme le marteau du forgeron. Ah, je ne meurs plus...

 

 

Pas une trace de remerciement dans ce débordement. Jésus ne s’en formalise pas :

- Habillez-la pour qu’elle se lève. Elle le peut.

Mortifié pas la désinvolture de sa belle-mère, Simon ose la questionner :

- Le Maître t’a guérie ! Tu ne lui dis rien ?

- Que si ! Je n’y pensais pas. Merci. Que puis-je faire pour te remercier ?

- Etre bonne. Etre très bonne car Dieu a été bon avec toi. Et si tu le veux bien, j’aimerais me reposer chez toi. Toute la semaine j’ai parcouru les environs, je suis arrivé à l’aube et maintenant, je suis fourbu.

- Certainement, certainement. Reste si ça t’arrange.

Aucun enthousiasme, aucune chaleur dans ses paroles... Une vraie teigne et qui hélas le restera. La toute puissance divine s’interdit d’agir contre notre volonté.

 

 

Jésus, Pierre, André, Jacques et Jean vont s’asseoir dans le jardin attenant.

- Maître...!

- Oui mon Pierre ?

- Je suis confus.

Jésus fait un geste qui exprime « Laisse aller ».

- Ce n’est ni la première ni la dernière fois qu’on ne me remercie pas. Je ne cherche pas la reconnaissance. Il me suffit de donner aux âmes l’occasion et la manière de se sauver. Je fais mon devoir. A elles de faire le leur.

Qu’il puisse exister des phénomènes aussi pénibles que sa belle-mère paraît exciter, s’il en était besoin, la curiosité de Pierre :

- Pas vrai ...! Il y en a d’autres comme elle ?

Cette perspective le réconforte un peu !

- Simon curieux ! Bien que je n’aime pas les curiosités inutiles, oui, il y en a d’autres, comme elle. A Nazareth, tu te rappelles la maman de la petite Sara. Cette femme était malade, et la petite pleurait de la voir partir. Cette gosse est bonne et douce. Je ne voulais pas la voir orpheline d’abord et maltraitée ensuite dans un remariage. Je suis donc aller trouver la mère pour la guérir. A peine avais-je posé le pied sur le seuil de leur maison que son mari et un frère m’ont chassé disant qu’ils ne voulaient pas d’ennuis avec la synagogue. Pour eux, pour beaucoup, je suis déjà un rebelle. En repartant, j’ai croisé la petite Sara dans le jardin. Elle pleurait. Je lui ai dit: « ne pleure plus, je guéris ta maman. Rentre à la maison ». La femme fut guérie à cet instant. La petite lui a tout raconté, comme à son père et à son oncle. Ils l’ont punie pour m’avoir parlé. Je le sais car la petite me l’a dit quand je quittais le bourg. Mais qu’importe.

- Moi, je l’aurais fait redevenir malade !

- Pierre !

Jésus est très sévère :

- Mais que t’ai-je enseigné, à toi et aux autres ? Qu’ai-je dit, dès nos premiers entretiens ? De quoi ai-je parlé comme la toute première condition pour être mes vrais disciples ?

- Pardon Maître ! C’est vrai. Je suis une vraie bête, mais je ne puis supporter qu’on ne t’aime pas !

- Oh ! Tu verras tant d’autres indifférences. Tu auras tant de surprises Pierre !  Les gens qui se disent saints me mépriseront pour la plupart. Mais des publicains seront un exemple pour le monde, exemple que ne suivront pas ceux qui les méprisent. Des prostituées deviendront pures à force de volonté et de pénitence. Des païens seront parmi les plus grands fidèles.

- Ecoute, qu’un pécheur se convertisse, passe encore. Mais une prostituée ou un publicain !

- Tu ne le crois pas ?

- Non Maître.

- Tu es dans l’erreur, Simon. Mais voici ta belle-mère qui vient vers nous.

- Maître, je te prie de t’asseoir à ma table.

- Merci femme. Dieu t’en récompense.

 

 

Ils retournent dans la grande salle et s’assoient à la table. La belle-mère distribue généreusement une sorte de bouillabaisse et du poisson grillé :

- Je n’ai rien d’autre, s’excuse-t-elle.

 

 

Puis, pour bien affirmer sa guérison et ne surtout pas perdre les bonnes habitudes, elle enchaîne vers Pierre :

- Tes beaux-frères se tuent au travail. Tu les as laissés seuls depuis ton départ pour Béthsaïde. Si au moins ma fille s’en trouvait enrichie... Mais tu vadrouilles sur les routes, tu ne pêches quasiment plus !

- Mais je suis avec le Maître ! Nous sommes allés à Jérusalem. Et le sabbat, je suis avec lui. Je ne perds pas mon temps à faire la fête !

- Mais tu ne gagnes rien ! Si tu veux faire le domestique du prophète, tu ferais mieux de revenir ici. Au moins, pendant que tu ferais le saint, ma pauvre fille aurait  des  parents  pour la nourrir !

- Mais tu n’as pas honte de parler ainsi devant Lui ? Il t’a guérie !

- Mais je ne le critique pas, lui. Il fait son métier de prophète. Je te critique toi qui fais le fainéant. Tu ne seras jamais ni prophète ni prêtre. Tu es un ignorant, un pêcheur, un bon à rien...

 

 

Simon est au bord de l’explosion :

- Heureusement que le Maître est là, sinon...

Mais Jésus, calmement, intervient de sa voix forte :

- Simon, il me semble que ta belle-mère t’a donné un excellent conseil. Tu peux aller à la pêche d’ici. Tu  le faisais bien au paravent ! Tu peux donc y revenir.

- Et habiter à nouveau ici...! Mais Maître, tu ne te...

Il y a une lueur de terreur dans les yeux du bon Simon. Immédiatement Jésus enchaîne :

- Mais mon Pierre, si tu es ici, tu seras sur le lac, ou avec moi...

Un silence bref pour permettre à Pierre de compléter mentalement la pensée de Jésus : « ... et donc hors d’atteinte de cette harpie... »

-… Par conséquent, que t’importe d’habiter ici ou ailleurs ?

Jésus a posé la main sur l’épaule du bouillant Simon. Ce contact l’apaise immédiatement :

- Tu as raison. Tu as toujours raison.  Je  le ferai … Mais, et ceux-ci ?

Il désigne Jacques et Jean, ses associés.

- Pourquoi ne viendraient-ils pas aussi ?

Jean s’enflamme à cette perspective :

- Nos parents, la mère surtout, se réjouiront de nous savoir avec toi. Ils ne feront pas d’opposition.

Jacques confirme :

- C’est plus que probable. Nous viendrons, Maître, sans faute.

 

 

Mais voici qu’un gosse se présente à la porte :

- Jésus de Nazareth est-il ici ?

- Oui... Entre.

C’est le gamin qui s’est étalé dans les jambes de Jésus lors de son arrivée à Capharnaüm. Jésus lui avait promis du miel... au paradis.

- Avance petit Jacques, lui demande Jésus.

 

 

De tout intimidé qu’il était devant tant de monde, le gosse fonce dans les bras de Jésus qui l’embrasse, l’installe sur ses genoux et lui donne à manger en prélevant dans sa propre assiette. Heureux de cette aubaine, le gamin se met à dévorer.

- Tiens, Jésus, c’est pour toi...

Il pose sur la table une grosse bourse bien rebondie et qui le gênait dans ses entreprises gastronomiques.

- Bravo petit Jacques. Tu diras à cette personne que mes prières en sa faveur montent vers le Père.

Pierre demande :

- C’est pour les pauvres ?

- Oui.

- Et c’est comme ça à chaque sabbat depuis que tu es dans la région. On peut voir ?

Jésus lui passe la bourse. Il la vide sur la table et compte la petite fortune.

- Toujours la même forte somme ! Mais petit, dis-moi, qui est-ce ?

- Je ne dois pas le dire. Je ne le dirai pas.

- Allons... Allons... Regarde, je te donnerai des beaux fruits bien mûrs et savoureux.

- Non. Que tu me caresses ou m’insultes, je ne le dirai pas !

- Jacques a raison, Pierre. Il tient sa parole. Laisse-le tranquille.

- Mais toi, Seigneur, tu sais qui c’est ?

Jésus ne répond pas. Souriant de voir son bouillant Pierre sacrifier à sa curiosité, il alimente le vorace qu’il porte sur ses genoux. Pierre insiste. Finalement, avec patience, Jésus répond :

- Je sais tout, Simon.

- Et nous ne pouvons pas savoir ?

Souriant toujours, Jésus rétorque :

- Tu ne guériras donc jamais de ton défaut ! Tu sauras vite qui c’est. Le mal voudrait rester caché et y réussit rarement. Mais le bien, pour être méritoire, devrait rester caché. Mais vient un jour où il se découvre pour la gloire de Dieu qui resplendit alors par un de ses fils. Car la nature de Dieu est l’amour. Cette personne l’a compris : elle aime son prochain. Va, petit Jacques, et porte-lui ma bénédiction.

 

 

Œ Des récentes fouilles archéologiques, pratiquées sur le site de Capharnaüm, ont mis à jour « la maison de Pierre ». C’est effectivement une maison inhabituelle, très vaste, et cela avant les agrandissements qui ont été identifiés et qui furent la conséquence du statut de premier chef de l’Eglise, conféré ultérieurement à Pierre.

 

 C’est le moment de placer un peu de l’humour d’un saint prêtre de mes amis. "Sais-tu, Daniel, pourquoi Pierre a renié Jésus par trois fois ?" J’y voyais d’excellentes raisons d’ordre théologique. Mon cher ami me répondit malicieusement : "Mais non, c’est parce que Jésus a guéri sa belle-mère ! "